Les gardiens du fleuve Maroni
Au cœur du Haut-Maroni, sur les rives du fleuve qui sépare la Guyane du Suriname, quatre jeunes Wayana, du village de Taluen, veillent sur la forêt qui les a vus grandir. Cartographie, qualité de l’eau, grande faune : depuis trois ans, ils traquent les empreintes de l’orpaillage illégal et documentent leur territoire. Un travail coordonné par le WWF, et soutenu par l’OFB, et la fondation Anyama, qui faitla fierté de tout un village.
Marie-Hélène Aloike prélève un échantillon d’eau pour examiner sa turbidité © Karollyne Videira Hubert
Les gardiens du fleuve Maroni
Au cœur du Haut-Maroni, sur les rives du fleuve qui sépare la Guyane du Suriname, quatre jeunes Wayana, du village de Taluen, veillent sur la forêt qui les a vus grandir. Cartographie, qualité de l’eau, grande faune : depuis trois ans, ils traquent les empreintes de l’orpaillage illégal et documentent leur territoire. Un travail coordonné par le WWF, et soutenu par l’OFB, et la fondation Anyama, qui faitla fierté de tout un village.
Taluen, Haut-Maroni, le 9 juin
Une heure de vol depuis Cayenne jusqu’à Maripasoula, puis près de deux heures de pirogue à remonter le fleuve : le voyage jusqu’au village de Taluen se mérite. Au fil de l’eau défile l’Amazonie, jusqu’à la frontière surinamaise. Ici vivent ceux que le village appelle déjà ses héros : les gardiens du Haut-Maroni. « Les gardiens, ce sont des habitants du village qui travaillent pour ce projet et qui sont comme des sentinelles, résume Clément Villien, chargé de programme forêt au WWF Guyane. Ils observent leur environnement, collectent des données pour mieux le connaître, et pour qu’elles leur servent, à eux. C’est tout l’esprit du projet : par les populations, pour les populations. » Né il y a trois ans de la rencontre entre les autorités coutumières Wayana et le WWF, le projet emploie quatre jeunes, chacun sur sa mission.
Quatre sentinelles, une même forêt
Inaki Tajan, 28 ans, traque la grande faune. Plusieurs fois par mois, il s’enfonce dans la forêt pour relever les pièges photos et vidéos disséminés autour de Taluen. « Une fois par mois, je récupère les données pour repérer quels animaux sont encore présents. Je suis souvent surpris par ce qu’on retrouve. » Et la moisson est spectaculaire : jaguar, puma, tapir, tamanoir, fourmilier géant… Presque tout l’éventail de la faune terrestre amazonienne à seulement quelques kilomètres de leur village !
Ronald Peleya, 22 ans, traque l’orpaillage vu du ciel. Derrière son écran, il scrute les images satellites Sentinel-2 pour repérer les fronts d’orpaillage, anciens et nouveaux, et mesurer la déforestation, en lien avec le Parc amazonien de Guyane. Mais au-delà de la technique, c’est une colère sourde qui l’anime. « L’orpaillage illégal, c’est comme une injustice. Ils sont venus piller la richesse de la Guyane. Ça détruit l’environnement et crée beaucoup de problèmes pour les populations, qui vivent de la pêche, de la chasse, des remèdes traditionnels. »
Marie-Hélène Aloike, 27 ans, ausculte le fleuve. Une fois par mois, deux jours durant, elle prélève l’eau et mesure sa turbidité. « Grâce à ce suivi, on mesure la qualité de l’eau, ce qui permet de repérer les pics liés à l’orpaillage illégal. Malheureusement, quand on compare, les chiffres sont alarmants. Car cette eau alimente les familles du village, et les poissons qu’elles pêchent sont contaminés au mercure », détaille la jeune femme, l’une des rares à tenir ce poste de terrain.
Uhmë Aliwaupoe, lui, coordonne l’ensemble. Chef d’orchestre de l’équipe, il tient les fils des trois missions, veille à la régularité des relevés et fait le lien avec le WWF. « Notre travail porte sur trois aspects : la qualité de l’eau, la déforestation et la faune, résume-t-il. À chaque fois, l’idée est de localiser les impacts de l’activité minière illégale. »
Une boîte à outils, un cadre strict
Pièges photos, turbidimètres, logiciels de cartographie : les gardiens manient un arsenal scientifique, encadrés sur mesure. « Les formations se déroulent beaucoup sur le littoral, les gens viennent régulièrement à Cayenne, raconte Laurent Kelle, directeur du WWF Guyane. Pour chaque thème, on a la chance d’avoir des organismes référents. » L’Office de l’eau pour le fleuve, l’Office français de la biodiversité pour le piégeage photo, le Parc amazonien pour la cartographie : chaque salarié est mis en relation avec les experts du domaine.
Former des jeunes n’a rien d’un hasard : « Ils ont un accès limité à la formation, et il y a peu d’activité ici. L’objectif, c’est aussi d’apporter une opportunité d’emploi au village », explique Laurent. Reste le danger, qui plane sur chaque mission. « La sécurité est une de nos préoccupations premières, insiste Clément Villien. Ce sont des employés qui produisent de la donnée, pas des gens qui doivent s’interposer. On reste sur de l’observation, jamais d’intervention. »
Tradition et modernité, main dans la main
En septembre 2025, les gardiens ont organisé eux-mêmes une restitution de leurs premiers résultats, entièrement en langue wayana. « Le mot fierté est revenu plusieurs fois, se souvient Laurent Kelle. Les autorités coutumières étaient fières de voir des jeunes s’impliquer sur des sujets innovants, et les jeunes, fiers de le montrer à leur communauté. » L’apprentissage ne va pas à sens unique : « On apprend énormément d’eux, sur le lien entre culture et environnement, sur les contes et légendes, et aussi le Wayana. » En 2024, le projet a déjà reçu le label « Living With Rivers », décerné par l’Initiative pour l’Avenir des Grands Fleuves. Le projet est également financé et suivi par la fondation Anyama, qui œuvre à protéger le vivant et à retrouver une cohabitation équilibrée et respectueuse entre la nature et l’humanité. L’enjeu, désormais, c’est le temps. La phase actuelle s’achève fin 2026, et l’attention se porte sur la pérennité du dispositif. « La priorité, c’est que tout ce qui a été construit, les compétences acquises par le village, soit maintenu », souligne Laurent Kelle. L’autre chantier est transfrontalier : sur ce fleuve partagé avec le Suriname, le WWF veut mieux collaborer avec les ONG de l’autre rive, jusqu’à Paramaribo. Reste l’essentiel, ce que trois ans de terrain ont déjà prouvé. « Si on m’avait dit qu’on en serait là il y a huit ans, quand je suis arrivé en Guyane, je ne l’aurais pas cru », raconte Clément Villien. « Au-delà des données, ce qu’on veut, c’est faire changer les choses. Et c’est grâce aux gardiens, qui portent eux-mêmes ces messages que ce changement peut arriver. »