Les vigies de la Montagne Pelée
À 6 h 03, le matin de notre visite, il y eut un tremblement de terre sous la Montagne Pelée. Magnitude 1,7. Indétectable par la population à St-Pierre comme à Fort-de-France, mais bel et bien visible sur les lignes de couleurs qui défilent sur grand écran à l’accueil de l’Observatoire volcanologique et sismologique de la Martinique (OVSM).
En contrebas, le radome abrite l’antenne satellite qui permet de recevoir les données de 4 stations (parmi les 40) de Martinique ainsi que les données satellites de toutes les autres stations des Antilles. © Jean-Albert Coopmann
Les vigies de la Montagne Pelée
À 6 h 03, le matin de notre visite, il y eut un tremblement de terre sous la Montagne Pelée. Magnitude 1,7. Indétectable par la population à St-Pierre comme à Fort-de-France, mais bel et bien visible sur les lignes de couleurs qui défilent sur grand écran à l’accueil de l’Observatoire volcanologique et sismologique de la Martinique (OVSM).
« Le premier de cet ordre depuis au moins un mois, un mois et demi », commente Jérôme Vergne, le directeur, tout en balayant du regard ce qui ressemble à une sorte d’électrocardiogramme de la Martinique. L’analyse des données permettra de localiser l’épicentre du séisme : à 0 km de profondeur par rapport au niveau de la mer. « Rien d’alarmant, les deux réservoirs magmatiques enfouies sous la Montagne Pelée sont loin de ce point de géolocalisation », explique, à l’aide d’un schéma, Jérôme Vergne. Entrés dans le vif du sujet, nous allons ensuite visiter cet observatoire et nous laisser subjuguer par une vue imprenable sur le versant qui, en 1902, fut dévalé à plus de 300 km/h par une nuée ardente mêlant cendres, gaz et roches. Bref, le panorama est paisible en ce mois de juin 2026, mais la montagne qui nous fait face ne l’a pas toujours été et ne le sera pas toujours. « On sait que le volcan de la Montagne Pelée entrera un jour en éruption. Dans 1 an, 10 ans ou 100 ans ? Impossible de le prédire », explique Jérôme Vergne. Tout l’enjeu de surveillance de l’OVSM est de collecter et analyser de nombreuses données pour estimer l’état d’activité du volcan, anticiper un tel événement et donner les bonnes informations pour que la population soit protégée.
« On sait que le volcan de la Montagne Pelée entrera un jour en éruption. Dans 1 an, 10 ans ou 100 ans ? Impossible de le prédire »
24h/24
Lors des conférences et rencontres qu’il anime, le directeur n’échappe jamais à la question de « quand aura lieu la prochaine éruption ? », et aux moues incrédules ou inquiètes qui l’accompagnent depuis que l’activité du volcan s’est intensifiée fin 2025. À la différence de la catastrophe de 1902 où la ville de St-Pierre fut détruite et la population décimée, les protocoles scientifiques assurent aujourd’hui la surveillance du volcan 24h/24, 7j/7. L’architecture même du bâtiment, en cercle, fait qu’on ne quitte pas des yeux « la Pelée », de la salle de réunion au bureau du directeur, tout le monde la voit en grand. C’est volontaire, car même si l’observatoire base ses analyses sur une foule de données scientifiques et modèles informatiques d’alerte, les yeux de l’homme demeurent un des outils clés. D’ailleurs, « lors de l’éruption de 1929, on observait la montagne Pelée en dessinant le contour sur les fenêtres de l’ancien observatoire, pour voir comment le dôme grossissait d’un jour à l’autre, et donc mesurer le volume de magma qui serait expulsé… » relate le directeur. Aujourd’hui encore, cette ligne de relief de la montagne Pelée est tracée au feutre sur les vitres de la salle de réunion. Ce qui permettrait en cas d’éruption d’estimer instantanément la hauteur du panache de cendres expulsées afin d’avertir le Volcanic Ash Advisory Center (mis en place par l’organisation de l’aviation civile internationale), « le tout premier organisme à prévenir avant même la préfecture », explique le directeur.
Quarante capteurs
Chaque jour, ils sont 11 permanents pour assurer le fonctionnement du nouvel Observatoire inauguré en 2019. Leur mission est double : un rôle de surveillance et aussi un rôle de structure de recherche, accueillant des chercheurs nationaux et internationaux. L’équipe compte ainsi 2 chercheurs, 4 personnes qui vont s’occuper des équipements et mesures scientifiques sur le terrain, 2 personnes spécialistes en informatique, 1 personne chargée de la gestion financière, 2 autres personnes pour entretenir le bâtiment à l’intérieur et à l’extérieur. Ensemble, adossés à la montagne qu’ils surveillent, ils constituent une équipe en première ligne d’un des plus gros risques de catastrophe pour l’île et la population.
Pour accomplir leur mission de sentinelle, une quarantaine de capteurs et dispositifs sont à leur disposition autour de la Pelée et au-delà. Une vingtaine de sismomètres permettent de voir dans le détail comment le sol vibre. Des accéléromètres eux s’attachent à mesurer précisément des mouvements plus forts. Tous les mois, l’équipe prélève également des échantillons d’eau sur cinq ou six sites pour en suivre la composition. “Le suivi de la température, du pH, de la composition de l’eau révèle ainsi ce qu’il se passe sous la montagne Pelée, d’où les gaz sortent et remontent jusqu’aux sources thermales”. Et cet été, pendant les grandes vacances, une équipe de Clermont-Ferrand dotée de drones viendra “pour mesurer le magnétisme des roches sur la Pelée et nous renseigner sur la structure des dômes (les 2 sommets vestiges des éruptions de 1902 et 1929)”.
La montagne bouge
L’OVSM dispose également de capteurs GPS de grande précision, vissés sur des tiges, qui vont permettre de voir la déformation du sol et notamment si ces capteurs s’éloignent ou se rapprochent les uns des autres, de quelques millimètres ou plusieurs centimètres. S’ils s’éloignent, ça veut dire que la montagne gonfle, un peu comme un ballon de baudruche dans lequel on souffle. “Ainsi on a pu estimer que la distance entre le 2ème refuge et le chinois (le sommet) s’est accrue ces derniers mois d’environ 3 cm. C’est la première fois qu’une déformation est ainsi observée depuis qu’on réalise ces mesures en 2011”, cite Jérôme Vergne. Une campagne de mesures sur une vingtaines de sites non permanents est aussi prévue cet été afin de préciser cette déformation à l’échelle de l’ensemble du volcan.
Pour mener à bien le déploiement et l’entretien de ces outils de mesure, les équipes vont invariablement être à pied, en 4×4, déposées en hélicoptère et parfois même en bateau. La surveillance de l’activité de la Pelée s’opère en effet aussi depuis la mer. Ne l’oublions pas, c’est bien de la déformation des plaques tectoniques que naissent les volcans et qu’ont émergé la totalité des îles de la Caraïbe. « Pour nos explorations, nous utilisons des drones sous-marins et nous allons tester en juillet un sismomètre sous-marin unique en son genre dans les Antilles, capable de réaliser des mesures à 2 000 m de profondeur ». Cette continuité volcan / océan se matérialise aussi sur quelques sites où, près du littoral, des bulles de CO2 sont relâchées et sont observables par quiconque s’aventure avec masque et tuba. « Avec le soutien de plongeurs du parc naturel marin de Martinique, nous captons et analysons aussi régulièrement ce gaz. »
Captiver le public
Tout au long de l’année, l’ensemble de ces travaux permet de collecter les données, prévoir les scénarios et travailler avec les autorités à l’amélioration du plan ORSEC Volcan (Organisation de la réponse de sécurité civile), mais échoue sans doute encore à donner la juste mesure au grand public de ce qui se joue ici en bout de route, à 3 km de Fonds St-Denis, entourés de quelques moutons et quelques vaches. Comme souvent en matière de sciences, la diffusion de certaines données, tel chaque semaine le nombre de secousses (plus de 10 000 entre fin août et fin octobre 2025), est difficile à intégrer pour mesurer réellement la réalité d’une situation. Conscient de ce biais, Jérôme Vergne recrute dans son équipe à partir de juillet une médiatrice scientifique dont l’une des missions pourra être d’améliorer cette diffusion des données scientifiques vers le grand public. L’intérêt de la population est déjà palpable à en croire les quelques 200 personnes qui ont visité l’observatoire à l’initiative d’Esteban Martin, étudiant en Politiques de la Terre (Sciences Po et IPGP) et stagiaire à l’OVSM pendant 7 mois. Cette année, deux étudiantes de L3 SVT Écologie Environnement, Mya Essalhi et Julie Guélin ont, par ailleurs, mené une étude auprès de nombreux acteurs caribéens et américains afin d’analyser les raisons de la mauvaise connaissance des comportements à tenir en cas de séisme majeur. Leur mémoire s’accompagnait de la production de deux premières vidéos pour les réseaux sociaux, sur la surveillance des séismes et des lahars – coulées de boue dévastatrices qui menacent régulièrement les habitants du Prêcheur au nord de l’île. Des initiatives qui soulignent l’enjeu de mieux nous saisir des questions de sciences en général et de comprendre en particulier ce qui se joue avec la Montagne Pelée, qui depuis 150 000 ans domine, menace et embellit le ciel de Martinique.