Derrière les murs, l’envie de travailler
Instauré le 1er mai 2022, le contrat d’emploi pénitentiaire (CEP) vise à redynamiser le travail en détention. Objectif : faire de l’activité professionnelle un outil d’autonomie et de réinsertion, une dynamique que l’on observe aujourd’hui dans les établissements des Antilles-Guyane.
© Jean-Albert Coopmann
Derrière les murs, l’envie de travailler
Instauré le 1er mai 2022, le contrat d’emploi pénitentiaire (CEP) vise à redynamiser le travail en détention. Objectif : faire de l’activité professionnelle un outil d’autonomie et de réinsertion, une dynamique que l’on observe aujourd’hui dans les établissements des Antilles-Guyane.
« Il y a 200 places pour plus de 1 100 détenus. C’est la file d’attente pour travailler en prison ! », confie Emmanuelle Demay, directrice adjointe en charge de la détention et du pôle activité/travail/formation au centre pénitentiaire de Ducos, en Martinique. Aux Antilles-Guyane, en moyenne sur l’année 2025, plus de 1 détenu sur 4* a eu accès au travail. À l’échelle nationale, au début des années 2000, c’était monnaie courante ils étaient près de 50 % à avoir accès à un emploi en détention, contre 31 % aujourd’hui. Cette baisse s’explique par plusieurs facteurs : l’augmentation de la population carcérale, la multiplication des peines courtes qui limitent les postes nécessitant une formation longue et les contraintes structurelles et de sécurité des établissements. Depuis, la réforme de 2022 est parvenue à inverser la tendance (augmentation constante depuis 2023 dans l’Hexagone comme en Outre-mer) en améliorant, entre autres, le statut des salariés détenus. Leur rémunération reste inférieure au SMIC, mais le contrat d’emploi pénitentiaire (CEP) s’apparente désormais à un contrat de travail classique. Les détenus volontaires peuvent travailler pour l’administration pénitentiaire afin d’effectuer des tâches au sein de l’établissement (nettoyage, blanchisserie, entretien des espaces verts, etc.) ; pour l’agence du travail d’intérêt général et de l’insertion professionnelle (ATIGIP) ou plus rarement pour une structure privée.
Partenariats sur-mesure
« Chaque établissement a ses activités propres, en fonction de l’espace disponible et de sa configuration, mais un large éventail de projets peut être envisagé, précise Emmanuelle Demay. Chacun fait l’objet d’une étude de faisabilité par le centre pénitentiaire et la direction des services pénitentiaires d’outre-mer (DSPOM). Actuellement, le travail en prison est une dynamique souhaitable et renforcée. Il doit être, dans la mesure du possible, développé dans tous les établissements, abonde-t-elle. » Pour encourager justement les entreprises « à s’inscrire dans une démarche citoyenne et sociétale », le Club « les entreprises s’engagent », présent dans les trois départements, organise rencontres et événements. « Notre mission est d’informer et de sensibiliser les entrepreneurs sur leur rôle dans l’insertion des détenus, explique Ariane Rinna, déléguée exécutive en Martinique. Ils peuvent choisir de s’investir en matière d’embauche à la sortie de prison ou en installant leur activité au sein de la structure pénitentiaire. » Début 2025, une matinée d’information au centre pénitentiaire de Ducos a conduit l’agence Sogetrel de Martinique à recruter un ancien détenu dans le cadre de sa politique de responsabilité sociétale (RSE). À sa sortie de prison, celui-ci a d’abord travaillé trois mois en intérim avant de se voir proposer un CDI dans cette entreprise chargée de déployer le réseau de fibre optique. Mais ces initiatives se heurtent encore à plusieurs freins, d’une part, le travail des personnes sous main de justice reste un sujet sensible pour certaines entreprises, d’autre part, sa mise en place exige du temps pour construire le partenariat avec l’administration pénitentiaire et organiser l’accompagnement des détenus.
Une clé pour réussir sa sortie
Certaines structures n’ont pas attendu la réforme de 2022 ni les journées de rencontres pour se saisir de ce levier de production. Leader Alu est ainsi implanté au centre pénitentiaire de Martinique, depuis 16 ans ! En 2025, l’entreprise employait en moyenne sept détenus pour réaliser des travaux de menuiserie, environ 30 heures par semaine, rémunérés environ 45 % du SMIC. Les effectifs peuvent monter jusqu’à 17 opérateurs en fonction de la charge de travail. « La formation ne dure que quelques jours, explique le gérant Elie Estegassy. Nous leur apprenons à réaliser des tâches basiques comme la fabrication de garde-corps, de jalousies ou de fenêtres. Le rendement est moins élevé, certes, mais l’activité est plus rentable car elle nécessite moins d’investissement. La principale difficulté réside dans le turn-over permanent dû aux courtes peines (moins d’un an) qu’ont la plupart des opérateurs. »
Dans les deux centres pénitentiaires des Antilles, en 2023 en Guadeloupe et 2024 en Martinique, le centre de formation LB Développement a, lui, ouvert un centre d’appel avec dix postes associés à une formation diplômante en alternance. L’objectif : permettre à des détenus de préparer le titre de conseiller en relation clientèle à distance. Leur activité repose principalement sur des appels sortants réalisés pour des clients locaux de LB Développement : service après-vente, suivi de clientèle, enquêtes de satisfaction, ou encore prises de rendez-vous, etc. À l’arrêt depuis le début de l’année 2026, ces activités pourraient reprendre prochainement.
Cette année, un nouvel atelier va également démarrer en Martinique avec la confection de pièces artisanales, dont des cabas à partir de maille de pêche. À la différence des autres activités opérées exclusivement par des hommes, « il s’agira d’un atelier de travail proposé aux détenues femmes », se félicite Emmanuelle Demay. Opéré par l’association FAIR SAIL qui s’attache à faciliter les échanges de production artisanales entre les îles de la Caraïbe, l’atelier va permettre de mobiliser deux femmes détenues qui seront formées à ces savoir-faire artisanaux, à raison de 8h de travail par semaine. Les pièces produites seront vendues dans des points de vente partenaires, en Martinique, à Sainte-Lucie et en Dominique, « où FAIR SAIL les achemine à la voile de manière 100 % décarbonée », décrit Sophie Camy, la présidente de l’association. Nouvel exemple local de comment des hommes et des femmes peuvent prendre part à la vie de la cité, depuis l’enceinte même de la prison, quelques mois avant de recouvrer leur liberté. En effet, « nous sommes loin de l’occupationnel, rappelle Emmanuelle Demay. Le travail en prison demande du savoir-être et des acquis professionnels. Il permet aux détenus de subvenir à leurs besoins, de payer leurs amendes, de se responsabiliser et, bien sûr, de faciliter leur insertion à la sortie. » Ainsi, selon le ministère du Travail, parmi les personnes qui bénéficient de cet accompagnement favorisant l’insertion professionnelle, seulement 7 % sont de nouveau condamnées dans les cinq ans (contre 59 % des personnes sortant de détention). Le travail, c’est la santé dit la chanson et c’est sans doute aussi se réinventer, même depuis un centre de détention.
*31,5 % en Martinique, 31 % en Guadeloupe, 23 % en Guyane (chiffres du ministère de la justice)
Pantalons, T-shirts et polos made in prison
3 questions à Stéphane Puig, responsable filière confection à l’ATIGIP
Pourquoi avoir ouvert un atelier de confection au centre pénitentiaire de Ducos, en Martinique ?
L’initiative revient à la direction de l’ATGIP, agence d’intérêt général et de l’insertion professionnelle, qui souhaitait ouvrir un atelier sur un territoire d’outre-mer. Il nous a fallu entre 18 mois et deux ans de prospection en amont pour y parvenir. Les freins sont nombreux et surtout liés au transport, aux coûts et au personnel. Il y a trois ans, nous sommes finalement parvenus à l’ouverture d’un atelier au centre pénitentiaire de Ducos. Tout le matériel a été acheminé avec un investissement d’environ 150 000 euros. Le coût a été 20 à 30 % plus élevé qu’au niveau national. L’objectif, au départ, était de fabriquer les uniformes des surveillants du centre de Ducos (pantalons, tee-shirts et polos), pour 180 surveillants. L’atelier compte à ce jour 7 opérateurs.
Comment les opérateurs sont-ils recrutés et formés ?
La mise en place d’une chaîne de production a été compliquée, car la couture n’intéressait pas beaucoup les hommes détenus. La machine à coudre était perçue comme une activité féminine alors que les femmes ne représentent que 2 % de la population carcérale. Les opérateurs passent d’abord un entretien. Nous faisons une première sélection en fonction de leur motivation, de leurs aptitudes au cours des quatre semaines de formation sur du matériel industriel et de leur comportement en détention. Les personnes condamnées à de courtes peines ne permettent pas d’amortir le temps de formation, c’est pourquoi nous privilégions des parcours plus longs. Une fois lancés, les opérateurs sont polyvalents, capables de travailler sur toutes les machines et de confectionner un vêtement de A à Z. La cadence est de 250 pantalons par semaine avec une exigence de qualité et un apprentissage de l’auto contrôle.
Quels sont aujourd’hui les objectifs et les perspectives de développement de l’atelier de confection en Martinique ?
En 2025, nous avons produit, en plus des uniformes du centre de Ducos, les tee-shirts et les pantalons pour les centres pénitentiaires de Baie-Mahault et de la maison d’arrêt de Basse-Terre, en Guadeloupe. En 2026, l’objectif est de produire les tee-shirts pour la Guyane. À terme, nous visons entre 14 et 15 opérateurs dans les 2 à 3 ans, puis une montée à 20 ou 25 opérateurs. Un projet de CAP Couture, déjà en place dans l’Hexagone, est envisagé en lien avec l’Éducation nationale. L’atelier de Martinique n’est pas encore rentable, mais l’objectif est d’atteindre l’équilibre économique et de durer. À ce stade, aucune ouverture d’atelier n’est prévue en Guadeloupe ou en Guyane. Le site prioritaire reste la Réunion, notamment en lien avec Mayotte. À plus long terme, l’objectif est aussi de pouvoir répondre à des commandes de clients privés en proposant de la confection industrielle à coûts maîtrisés, fabriquée en France.
L’agence d’intérêt général et de l’insertion professionnelle (ATIGIP) est née en 2018 au sein du ministère de la Justice. Elle a pour missions principales le renfort et la structuration des politiques de travail d’intérêt général (TIG), d’accès au travail, de formation et d’insertion professionnelle des personnes placées sous main de justice. Grâce à des actions menées sur le terrain, en partenariat avec les ministères et les partenaires, l’ATIGIP vise trois objectifs stratégiques : prévenir la récidive, offrir des alternatives à la prison (avec le TIG) et améliorer l’employabilité des détenus à leur sortie de prison.
TRAVAIL EN PRISON : VRAI OU FAUX ?
- Le travail en détention est obligatoire
FAUX. Il repose sur une démarche volontaire.
- Avoir des salariés détenus est rentable pour les entreprises
VRAI ET FAUX. Le coût de main-d’œuvre est moins élevé, mais les entreprises doivent composer avec des contraintes de sécurité, une productivité moindre et irrégulière et des délais de volumes limités.
- Le salarié détenu ne cotise pas
FAUX. Depuis 2022, son temps de travail compte pour le droit à la retraite (assurance vieillesse), à l’assurance chômage, à l’assurance maladie, maternité, invalidité et décès. Il est couvert en cas d’accident du travail ou de maladie professionnelle.
- Le travail en prison sert surtout à occuper les détenus
VRAI. Mais de moins en moins. La réforme de 2022 vise à faire du travail en prison un outil d’insertion.
- Les salariés détenus sont payés au SMIC horaire
FAUX. Leur rémunération minimale est égale à 45 % du SMIC, ou entre 20 et 33 % pour les services généraux à la prison.
- Travailler en prison est un levier reconnu contre la récidive
VRAI. 52 % des personnes détenues n’ont aucun diplôme (chiffres 2020*). Le travail, lorsqu’il est structuré, formateur et articulé à un parcours de sortie, est un outil central contre la récidive.
Panorama du travail en prison en 2025
MARTINIQUE
CENTRE PÉNITENTIAIRE DE DUCOS
Effectifs : 253 opérateurs, soit 23,3 % de la population pénale. Environ 223 auxiliaires exercent une activité au service général (20,5 %) et 30 opérateurs exercent une activité en production (2,7 %), dont 14 sur de la production d’effets d’uniformes pour les établissements pénitentiaires des Antilles.
Activités proposées : activité d’opérateur en confection, activité en apprentissage proposé par un centre d’appel et activité d’opérateur en industrie (menuiserie aluminium), confection de cabas à partir de maille de pêche.
Formation professionnelle : depuis 2023, 6,1 % des personnes ayant été détenues ont eu accès à une formation professionnelle. Pour le plan local de formation 2024/2025, 12 formations ont été proposées pour un total de 5 440 heures dans les domaines suivants : hôtellerie-restauration, beauté et bien-être, tourisme, création d’entreprise, logistique (titre professionnel de magasinier), espaces verts (titre professionnel d’ouvrier du paysage), BTP (préqualification électricité). Ces plans sont élaborés en pluridisciplinarité (France Travail/AGEFMA*/CTM/Éducation nationale/administration pénitentiaire) afin de proposer des cursus répondant aux enjeux économiques du territoire. L’objectif est également de mettre en place un parcours cohérent lors du parcours d’exécution de peine.
*AGEFMA : association de gestion de l’environnement et de la formation de Martinique.
GUADELOUPE
CENTRE PÉNITENTIAIRE DE BAIE-MAHAULT
Effectifs : 187 opérateurs, soit 24,9 % des détenus. 158 exercent une activité au service général (21 %), 29 exercent une activité de production (3,9 %) dont 23 au sein d’une structure d’insertion par l’activité économique (SIAE).
Activités proposées : préparation et conditionnement, activité d’assistant service client proposé par un centre d’appels, activité de maraîchage et activité de trieur textile.
Formation : elle est assurée par deux organismes dont LB Développement (centre d’appels) qui est un concessionnaire qui utilise l’apprentissage par l’alternance, avec l’appui de l’ATIGIP. En 2024, deux formations (18 000 heures) ont été proposées à 40 stagiaires, sur la création d’entreprise et sur les métiers de la gestion des déchets. En 2025, deux formations ont été dipensées au bénéfice de 33 stagiaires, à savoir un certificat de compétences professionnelles d’agent de propreté et d’hygiène et un certificat de compétences professionnelles de chargé de clientèle à distance.
MAISON D’ARRÊT DE BASSE-TERRE
Effectifs : 44 opérateurs exercent une activité au service général (21 %).
Activités proposées : Il n’existait pas de surface d’atelier dans les locaux de l’ancien établissement. Les nouveaux locaux, dont la livraison est prévue en deux phases en 2025 et 2028, devraient permettre d’exploiter des surfaces d’atelier.
Formation : En 2024, deux formations professionnelles ont été proposées (6 000 heures) au bénéfice de 20 stagiaires, sur les secteurs de la création d’entreprise et du bâtiment.
GUYANE
CENTRE PÉNITENTIAIRE DE RÉMIRE-MONTJOLY
Effectifs : 170 opérateurs, soit 15,9 %. 162 exercent une activité au service général (15 %) et 8 exercent une activité en production au sein d’une SIAE.
Activités proposées : atelier chantier d’insertion dans le domaine du maraîchage.
Formation professionnelle : depuis 2023, 1,1 % des personnes ayant été détenues ont eu accès à une formation professionnelle. En 2024, une formation de niveau CAP (8 500 heures) a été proposée à 12 stagiaires, sur le métier d’agent de maintenance du bâtiment. Elle s’étendait jusqu’à juillet 2025 avec une période de stage en entreprise effectuée chez une entreprise partenaire et aux services techniques du centre pénitentiaire.