« Peut-on sanctifier un homme de son vivant ? » est la problématique au cœur du nouveau film de Nanni Moretti, une fable intelligente et drôle qui aborde, à la manière de La Fontaine, un sujet grave sur un ton léger, avec distance et malice. A travers cette histoire, assez cruelle finalement, d’un pape appelé à régner qui plonge dans la dépression nerveuse, le cinéaste italien se montre fidèle à la devise des fabulistes : « placere et ducere », autrement dit plaire et instruire.

De plaisanteries, Habemus Papam en regorge. Le postulat inédit du film est propice à de nombreuses scènes à l’humour bienveillant. Moretti ne cherche jamais le gag facile ni la gaudriole, il respecte trop son sujet pour le tourner en dérision. Les personnages et la situation absurde (au sens camusien du terme) dans laquelle ils se trouvent suffisent amplement à nous faire sourire tout du long. En effet, selon le code de l’église catholique, les cardinaux membres du conclave sont assignés à résidence forcée dans l’enceinte du Vatican tant que le nouveau Pape ne s’est pas montré officiellement au balcon. Que peut dès lors faire une centaine de guides spirituels pour tromper l’ennui ? Et bien ils jouent aux cartes, prennent le thé et organisent des tournois de beach-volley dans la cour. Des scènes a priori jamais vues au cinéma et d’une grande fraîcheur, portées par une bande de comédiens superbes, bougons et râleurs, aux sourires francs et communicatifs.

Habemus Papam nous informe également sur le modus operandi de l’élection du Pape en nous faisant entrer, littéralement, dans le secret des dieux. Les plans larges magnifiques de la Chapelle Sixtine où le conclave se réunit dans l’isolement complet sont composés à la manière géométrique des œuvres de la Renaissance.  Moretti s’est inspiré de la symétrie et des lignes de force du classicisme pour l’esthétique des scènes au Vatican, qui tranchent ainsi avec un style dynamique plus relâché lors des scènes de foule en extérieur. Un procédé d’opposition relativement simple mais qui jouit de la force d’une structure classique. Cette excursion indiscrète au sein d’une institution jalouse de se son secret est l’occasion d’informer le spectateur sur les codes et les règles très strictes qui déterminent la vie du Vatican, et nous sortons de la salle plus intelligents qu’en y entrant (ce qui n’arrive pas tous les jours.)

Mais notre Pape, alors ? Personnage pivot de l’intrigue, que tout le monde cherche à voir quand il ne souhaite que disparaître, il erre dans les rues à la recherche de réponses que Dieu tarde à lui apporter. Michel Piccoli, d’une vulnérabilité et d’une tendresse extraordinaires, incarne un vieil homme dépassé par la charge qui lui incombe. Moretti contourne de façon très maligne la question trop banale de la crise de foi pour montrer un pape en quête de son identité. Psychanalyse, errance dans les rues de Rome, rencontres fortuites et rêves oubliés de carrière théâtrale jalonnent le parcours d’un vieil homme triste et désespérément seul malgré le milliard de fidèles qui l’ovationnent.

Si l’on craint parfois une pointe de propagande catholique (le Vatican est tout de même montré comme une cour de récréation où les cardinaux sont tous des grands-pères idéaux), Moretti conclue sa fable sur une morale lucide et amère qui place l’homme devant un dilemme métaphysique par définition insoluble. Qu’il en soit remercié, ab imo pectore.

Camille Dervaux

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